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Témoignage de son ami journaliste Pierre Orluc

Fast Sebil’ s’en est allé, et nous sommes immensément tristes. Ces mots, j’aurais aimé ne jamais les écrire. Rester sur les souvenirs heureux, il y en eut tant. Les bons coups de moto partagés. Les moments privilégiés, entre potes, depuis toujours sorte de marque de fabrique de Moto Journal. J’aurais voulu pouvoir en rediscuter avec toi, à l’occase, autour d’un bon gorgeon. Je ne suis pas le seul, je le sais. J’en suis sûr. Mais voilà, Bertrand, tu n’es plus, terrassé le 14 mars par un mal qui a eu rapidement le dernier mot. Il faut faire avec, désormais.

Tout jeune motojournaleux, j’avais appris à te connaître au cours de 24 Heures MJ consacrées aux motos italiennes, en 1991. Tu avais pris le temps d’expliquer au novice que j’étais les rudiments du roulage sur circuit. J’avais alors découvert une proximité non feinte, une bienveillance sincère. Pas de jugement à l’emporte-pièce chez toi, même si tu savais avoir le mot qui claque, l’avis tranché, la mauvaise foi piquante – et la formule souvent espiègle. Bertrand ? Tu étais un mec à la fois proche et lointain. Transparent et secret. Simple et complexe. Serein et tourmenté. Plein de bon sens et désarmant de “folie”. Un mec bien.

Je me souviens de cette montée de col alpin, où, calé dans ta roue, j’ai été contraint de m’arrêter, pris d’un inextinguible fou rire devant le spectacle de ta Harley, torturée dans de grandes gerbes d’étincelles – et dont tu avais percé pots et sacoches en cuir à force de prendre de l’angle. Je me souviens de tes blagues potaches, quand tu t’étais amusé à mettre des lardons dans mes gants. Ou quand tu nous insultais, pour rire, au téléphone, sans nous laisser le temps de comprendre qui était au bout du fil, encore moins de répondre.

Je me souviens de tes « comment ça va, mon petit Pierre ? » matinaux, mi-provocateurs, mi-sérieux. Je me souviens aussi de ce jour de septembre 2004, où nous avons appris la chute que nous craignions. Lourde, violente, elle fit un temps penser au pire. Et te laissa diminué. « Je réalise progressivement qu’il y avait un avant et qu’il y aura un après », écriras-tu quelques mois plus tard, dans un mot à tous ceux, notamment lecteurs de MJ, qui t’avaient soutenu dans cette épreuve. Un mot dont l’humour n’était évidemment pas absent : « Je viens juste de finir de saisir vos adresses mail pour vous remercier. C’est que je ne suis plus aussi “fast” qu’avant… »

Au fil des années, tu repassais parfois à la rédaction, sur ta 125 utilitaire. Moins fast, donc, toi qui avais avoué un jour « ne pouvoir rouler qu’en sportive », mais qui savais t’adapter à tout type de moto. Et puis, les visites avaient cessé. Jusqu’à ce jour de l’hiver 2017-2018. Tu avais débarqué dans nos locaux d’alors, à Saint-Cloud. Dans une salle de réunion impersonnelle, nous avions longuement parlé. Du journal, bien sûr. De tes envies, surtout. Un peu confuses, brouillonnes, mais toujours liées à MJ, à la moto. C’était ta vie, tout autant qu’une sorte de corde raide qui t’a tant donné, et tant demandé. Sans laquelle, en dépit des risques quotidiens que tu as longtemps pris – en vertu de ce principe du “toujours à fond” qui nous effrayait et, d’un sens, nous fascinait –, nous savions que tu ne pouvais exister. Tu avais un projet à partager avec Moto Journal, que tu considérais aussi comme ta famille. Un projet tout simple, celui de faire bénéficier les lecteurs de tes conseils, de répondre à leurs questions. Mais nous n’avons plus eu de nouvelles. Sans imaginer qu’un adversaire autrement retors que tes anciens concurrents allait commencer son travail de sape. Et te faire l’ultime freinage, celui de trop, celui que tous ceux qui t’aiment redoutaient le plus.

Bertrand avait 58 ans. Il était l’une des belles âmes de Moto Journal. Il était notre ami.

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